Échanges

  • Avec Patrick Charaudeau 

Patrick Charaudeau a d'abord signé le manifeste des 100 avant de demander le retrait de signature, expliquant ses motivations dans le texte ci-dessous. Nous lui avons répondu. 

 Texte de Patrick Charaudeau : 

« J'ai répondu au Manifeste des Cents dans des circonstances particulières : à Pau j'assistais ma sœur de 97 ans qui se trouve dans un état dramatique. Après avoir parcouru rapidement le texte, j'ai répondu en précisant que « ce n’est pas à la Ministre de l’Enseignement supérieur, ni au Ministre de l’Éducation nationale d’intervenir, mais à la communauté des enseignants et des chercheurs tout entière de s’élever contre ces dérives au nom d’une éthique de responsabilité. »

 

De retour à Paris, et alerté par une collègue, j'ai relu ce texte attentivement et me rends compte que je n'en avais pas mesurer la teneur.

 

Que circulent des discours sur l'indigénisme, le racialisme, le décolonialisme est un fait. J'ai écrit à ce propos un texte qui est paru dans Le Monde numérique. Cela n'en fait pas nécessairement une idéologie. Il y faut un peu plus d'études sur la question pour l'affirmer. J'ai moi-même eu à m'affronter à ces discours extrémistes lors de conférences, cela n'en fait pas une majorité. Des universitaires n'ont pas à tomber dans le travers des médias qui de cas particuliers ou minoritaires en font une généralité. Cela fait écho au « grand remplacement » annoncé par certains.

 

Pour ce qui me concerne, je partage la déclaration de la CPU : « la recherche n'est pas responsable des maux de la société, elle les analyse ». J'ai défendu ce point de vue dans plusieurs écrits sur l'éthique du chercheur : comme citoyen, tout individu a des devoirs d'engagement ; comme chercheur, son devoir est au regard de la recherche de la "vérité" ; c'est ce que la société attend de lui. 

 

Ma position sur la laïcité, après avoir mené une recherche sur la question dans le cadre du Centre d'analyse du discours, est de mesure : défendre la loi de 1905, faire œuvre d'explication et inciter les acteurs concernés à des actions de responsabilité. J'ai participé un temps aux travaux de l'Observatoire de la laïcité dont je partage la position. Quant à la question du voile, j'approuve la loi de 2004 sur l'interdiction, dans le cadre scolaire, du « port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse », et estime qu'il ne convient pas de l'étendre au-delà de ce contexte.

 

En tout état de cause, les universitaires n'ont pas à appeler leurs instances de tutelle à créer un comité de vigilance. Sont-ils si frileux qu'ils ne puissent se prendre en charge ?

 

Je souhaite donc que l'on retire ma signature de l'« Appel des Cents ».  »

Réponse : 

 

« Cher Patrick Charaudeau,

 

Nous avons pris connaissance, avec regret,  de votre demande de retrait de la liste des signataires du « Manifeste des 100 ». Votre nom sera bien évidemment retiré. Permettez-nous toutefois de répondre à vos observations.

 

  • Le manifeste des 100 n’a jamais demandé aux autorités de tutelle la création d’un « comité de vigilance », mais la création d’une instance qui permette aux chercheurs et enseignants en difficulté de faire remonter directement   — et librement – les atteintes à la laïcité et plus généralement à la liberté académique auxquelles ils seraient confrontés.  Cette instance aurait une vocation de conseil, comme le fait aujourd’hui le « Conseil des sages de la laïcité » pour l’enseignement secondaire. Loin de mettre en cause la liberté académique, il s’agit au contraire de la protéger des « discours extrémistes » dont vous remarquez vous-mêmes la présence. 

 

  • Quelles libertés académiques auraient à craindre une telle instance? Qui peut craindre une instance de conseil quant à la préservation de la laïcité ?  Qui sinon ceux qui précisément s’opposent à ladite laïcité ? Refuser aux chercheurs un tel outil ou le dénoncer, ce n’est pas défendre la liberté académique, c’est défendre la liberté des discours liberticides – racistes, indigénistes ou islamistes. On sait que le grand mot de liberté a servi, plus d’une fois, à couvrir des idéologies et des stratégies totalitaires. On sait aussi que les islamistes (en particulier les Frères musulmans) et ceux qui se disent indigénistes ou décoloniaux en appellent à la démocratie et à ses lois pour les subvertir. Et une tribune « progressiste » peut parfois être l’instrument et le masque choisis pour défendre des configurations idéologiques et des mouvances les plus opposées à ce que, vous et nous, appelons « progrès » ou « liberté ». C’est le cas, pour ne prendre qu’un exemple, de la « Tribune des 2000 » publiée dans Le Monde le 4 novembre 2020, lancée par des universitaires d’extrême-gauche et leurs étudiants, français et étrangers – pour faire du chiffre –, dont certains sont liés aux mouvances indigénistes et décoloniales – c’est le cas, entre autres, de Ludivine Bantigny, François Burgat, Nacira Guénif, Ugo Palheta et Julien Théry.   

 

  • Vous semblez croire que les enseignants et les chercheurs confrontés à ces dérives, menaces ou pressions n’ont besoin de personne pour résister. 

  • Ceux qui, comme vous, peuvent et veulent faire face — et sont suffisamment armés pour le faire — n’ont effectivement pas besoin d’une telle instance.  À moins qu’ils ne jugent nécessaire de participer à l’information de la communauté universitaire quant à la pénétration des dérives anti-laïques ou racistes et antisémites. Plusieurs intellectuels musulmans, algériens en particulier – tels Boualem Sansal ou Kamel Daoud –, nous ont avertis, à plusieurs reprises, des stratégies de pénétration islamiste des institutions.  Ils savent, souvent mieux que nous, universitaires français, de quoi ils parlent en la matière. Et le Parti des indigènes de la République (PIR) « rayonne dans toutes les universités », aux dires d’Houria Bouteldja, ancienne porte-parole du PIR. Ces propos, qui, espérons-le, relèvent de l’exagération propre à un discours de propagande, n’en révèlent pas moins un projet ou une ambition qu’il faut prendre au sérieux. Les démocrates ont souvent le défaut de sous-estimer leurs ennemis, et de croire qu’ils leur ressemblent.

  • Par ailleurs, ces problèmes sont évidemment très variables d’un département à l’autre :  la linguistique est sans doute beaucoup moins touchée que la sociologie et la science politique, et les sciences « dures » infiniment moins que les sciences humaines. 

    

  • Mais de nombreux jeunes chercheurs, entièrement d’accord avec le manifeste des 100, déclarent ne pas pouvoir prendre le risque de signer pour préserver leur carrière ou des relations acceptables avec leurs étudiants ou leurs collègues. C’est dire qu’il y a bien, dans certains départements, une emprise idéologique pesante, ou des menées militantes qui entravent la liberté académique. 

  • Enfin, nous sommes attachés aux disciplines universitaires qui spécifient des méthodes et des procédures particulières. L’esclavage, la colonisation et la décolonisation, le racisme, les inégalités sociales, les religions relèvent en France de champs disciplinaires spécifiques existants : histoire, sociologie, science politique, psychologie sociale, histoire des religions, philosophie, droit… Nous estimons que ces sujets importants doivent être traités avec rigueur et probité scientifiques dans le cadre des disciplines concernées et non accaparés idéologiquement à l’université par la mouvance décoloniale ou indigéniste.

 

« La recherche n'est pas responsable des maux de la société, elle les analyse », déclare la CPU. Nous partageons entièrement avec vous l’idée que le devoir du chercheur est « au regard de la recherche de vérité ». Mais quand certains utilisent la grille d’interprétation indigéniste, raciste ou décoloniale pour « analyser les faits », cherchent-ils encore la vérité ou la simple confirmation de leurs vérités préalables ? Distinguent-ils alors leur engagement « citoyen » de leur devoir de chercheur ? Ne se comportent-ils pas en activistes lorsqu’ils prétendent « décoloniser » tous les savoirs ? Dans ce cas de figure, l’université subit les maux de la société et en est partie prenante quand elle devrait les tenir à distance par l’analyse critique et l’éthique de la recherche. 

 

Cordialement. »